Texte critique · Bernard Gazier · Septembre 2026

Trois tableaux de Claude Gazier

De quoi un tableau de Claude Gazier est-il fait ?

Le plus souvent de granulats collés sur des panneaux, qui évoquent le grain des photographies argentiques ou des films d’autrefois. Si l’on se rapproche trop on perd ce qui est représenté pour observer des irisations de couleurs, si on voit le tableau de plus loin l’image s’impose et finit par faire oublier le support. En dialogue fréquent avec les grands classiques du cinéma, l’artiste part le plus souvent d’un «arrêt sur image» : dans la plupart de ses oeuvres il extrait d’un film une photo pour la retravailler, la dramatiser ou l’adoucir voire la déformer.

Beaucoup a été écrit sur la re-création du réel qui s’ensuit, un monde onirique où de multiples mémoires et références se croisent et se répondent dans des toiles monumentales. Le peintre a toutefois étendu sa démarche bien au-delà ou en deçà du cinéma, par exemple en travaillant sur des portraits familiaux avec des photos ou divers documents comme points de départ. Ces documents peuvent être de minuscules photos en noir et blanc. Le tableau emmène le spectateur dans une rêverie alimentée par les choix des couleurs tout comme par une série de décalages qui viennent tromper ou défier son oeil. Il en résulte une complexité discrètement introduite mais persistante, dont le sens reste à élucider. Ce qui fait de chaque tableau sinon un mystère du moins une image chargée de multiples significations, où l’on peut tenter de repérer certaines des intentions de l’artiste sans toujours savoir si ce sont les plus importantes.

Trois tableaux, choisis avec l’arbitraire de la rêverie personnelle, provenant de points de départs très différents, illustrent le jeu de piste auquel invite Claude Gazier. Ils se répondent par leur dominante vieux rose : le rose pastellisé que l’on retrouve sur les vieilles cartes postales colorisées.

Il s’agit, par ordre chronologique, de «Mes parents au Brésil» (2006), «Reflet» (2018) et «Monika» (2024). Seul le dernier appartient à la grande série des oeuvres inspirées par le cinéma, il s’agit d’un film de Bergman en noir et blanc datant de 1953. Peint dans le contexte de la disparition des parents de l’artiste, leur portrait au Brésil est parti d’une photo noir et blanc de 1955, à peine plus grande qu’un timbre-poste. Et «Reflet» a été élaboré à partir de l’oeuvre du peintre suisse Ferdinand Hodler (1853 - 1918) évoquant les Alpes vues depuis Genève et d’un tableau plus récent représentant l’ombre d’un avion perdu dans un paysage désolé.

Chaque tableau est parcouru par une tension, à la fois narrative et picturale.

I · Portrait

Mes parents au Brésil

granulats sur panneau · 2002

Le portrait des parents les présente dans leur jeunesse. Ils ont la trentaine, et ont déjà trois enfants dont le peintre alors âgé de trois ans. Ils sont pour deux ans coopérants au Brésil, et saisis au cours d’une sortie, la mère de l’artiste assise et le père adossé à un fond rocheux sans végétation, au bord d’une grotte ou au fond d’un canyon. Des coulures suggèrent que périodiquement de l’humidité vient teinter le rocher. Ils sont en tenue à la fois décontractée et assez soignée : le père en short (colonial ?) et chemise manches courtes échancrée, la mère en costume pantalon vert, manches courtes, corsage blanc laissant entrevoir un collier de perles. Ils sont heureux et sourient, peut-être un peu crispés.

La tension est dans le traitement - voulu par l’artiste - de l’âge apparent de l’une et l’autre. Le père est un homme encore mince qui se transformera au cours du temps en personnalité beaucoup plus imposante. Tandis que la mère semble plus âgée, elle est en quelque sorte sans âge, elle est telle que ses enfants l’ont encore connue des années plus tard ! Comme si deux strates de mémoire coexistaient, celles du père en jeune homme et de son épouse en mère éternelle.

Point de départ : photo noir et blanc, 1955

II · Paysage

Reflet

81x65 cm · caséine et silice sur panneau · 2018

«Reflet» est un tableau à la simplicité trompeuse. Il présente l’ombre d’un avion biplan des années 1910 - 1930 au dessus d’une mer de nuages qui occupe les deux tiers de la toile, et dans le dernier tiers en haut la destination probable de l’avion, les Alpes genevoises peintes avec les couleurs de Ferdinand Hodler et à sa manière, très en écho avec la sensibilité de l’artiste, tant en ce qui concerne son goût pour la montagne que le traitement des paysages. Les références sont toutefois doubles : l’ombre du biplan est en effet inspirée, aux dires de l’artiste, par une toile d’un peintre français : Olivier O. Olivier (1931 - 2011). Celle-ci présente l’ombre d’un avion sur un paysage rural désolé vert pâle et brun, les deux tiers du tableau étant consacrés à un ciel gris brumeux. A l’origine de cette ombre, un célèbre poème de William Butler Yeats (1865 - 1939; prix Nobel de littérature 1923) : «An Irish Airman Foresees his Death», (un aviateur irlandais pressent sa mort) écrit en 1918 en l’honneur d’un aviateur tué cette année sur le front italien.

L’avion, dont on ne voit que l’ombre au dessus de la mer de nuages (ce qui inverse donc la perspective proposée par Olivier O. Olivier), donne une impression de fragilité. Le dessin des ailes laisse penser que le soleil qui génère cette ombre est bas (levant ? couchant ?) et part du dos du spectateur. Mais les ombres du paysage alpin, elles, laissent supposer que le soleil, d’ailleurs légèrement voilé, vient de l’opposé. Visuellement l’avion court à sa perte, et on peut même se demander s’il n’est pas en train d’amorcer un looping dérisoire et dangereux. Tragique de l’immobilité des sommets, torsion du regard malgré lui.

Références : Ferdinand Hodler · Olivier O. Olivier · W. B. Yeats, « An Irish Airman Foresees his Death » (1918)

III · Cinéma

Monika

69x95 cm · caséine sur sable sur panneau · 2024 · collection particulière

Avec «Monika» nous retrouvons le cinéma. Le choix de l’image de départ, évidemment à la main de l’artiste, a privilégié l’échappée de deux très jeunes amants sur un rivage de grès arrondi, celui de l’ïle suédoise d’Ornö, au bord de la Baltique. Les amants semblent jouer au cours d’une escapade au bord de la mer, la jeune fille en short devant, courant et commençant à freiner sur la pente descendante d’un moutonnement rocheux, suivie par son compagnon tout proche mais encore en pleine montée. L’une se penche vers l’arrière et l’autre se dépêche dans sa poursuite, penché vers l’avant, serait-ce un jeu du chat et de la souris ? On est frappé par la démarche souple de Monika, qui fait penser, en vacancière, à la «Gradiva» antique qui avait inspiré Freud. Mais son pas se retrouve, déformé, dans l’ombre qui la suit sur le rocher.

Les ombres des deux protagonistes sont puissamment tracées et laissent penser que le soleil, déjà bas, vient de la droite du tableau qu’il éclaire généreusement.

Et voici le paradoxe : les teintes roses et mauves des rochers du côté droit sont plus sombres alors que le soleil devrait les illuminer. Ici encore le regard suit des acteurs qui semblent se précipiter vers un destin difficile. Le film de Bergman narre par la suite le destin tragique de Monika, enceinte et épousée par son amant Harry, qui finit par abandonner le père et son enfant.

D’après « Monika », Ingmar Bergman, 1953

Le langage des rêves est fait d’incohérences, il laisse des ombres mais pas de traces, le rose irisé de Claude Gazier est souvent tragique. Nous sommes des alouettes prises dans son miroir.

Bernard Gazier · Septembre 2026
Tous les textes critiques
Visite d’atelierŒuvres & tarifs